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Andrea Rawlins-Gaston (Souffre-douleurs, ils se manifestent) : « La honte doit changer de camp »

Andrea Rawlins-Gaston (Souffre-douleurs, ils se manifestent) : « La honte doit changer de camp »

Pour dénoncer le harcèlement scolaire, France 2 mobilise son antenne ce mardi en diffusant différents sujets dans les magazines de société et en proposant de suivre dès 22h25 le documentaire Souffre-douleurs, ils se manifestent*, d’Andrea Rawlins-Gaston (Viol, elles se manifestent ; Mes parents sont homos ; Jeunes, seules, sans travail et déjà mères, etc.). Explications de son auteure et coréalisatrice.

 

Que connaissiez-vous du harcèlement scolaire avant d’en faire ce documentaire ?
D’origine anglo-saxonne, cela fait des années que j'entends parler de « school bullying », mais j’étais loin d’en imaginer l’ampleur et les conséquences dramatiques. D'après les chiffres officiels du ministère de l'Éducation(2), 10% des élèves en France, soit 1,2 million d’individus, se déclarent victimes de harcèlement scolaire mais combien d’autres se taisent par peur des représailles, par honte, voire par méconnaissance du sujet ou pour protéger leur famille ? Et combien, parmi eux, ont attenté à leur vie ? C’est d’ailleurs en écoutant l’interview de Nora Fraisse, dont la fille, Marion, s’est pendue à l’âge de 13 ans, que j’ai choisi de m’y intéresser et que j'ai réellement pris la mesure de ce fléau.

 

Outre Nora Fraisse, Virginie et Raphaël Bruno, les parents de Mattéo participent à votre documentaire. Si vous donnez essentiellement la parole à d’anciennes victimes, c’est pourtant avec ces parents, dont le fils s’est suicidé, que vous débutez et concluez. Pourquoi ?
Pour montrer les conséquences dramatiques et irréversibles du harcèlement scolaire. Mattéo s’est pendu lui aussi à l’âge de 13 ans. Tout comme Marion, il avait dès le début évoqué son calvaire à ses parents, qui avaient pris toutes les mesures pour protéger leur enfant, pour que cesse le harcèlement... en vain.

Le harcèlement scolaire peut tuer. Et quand il ne tue pas, il détruit à petit feu.

D'où ce manifeste ?
Oui. Comme je vous l’ai dit le harcèlement scolaire peut tuer. Et quand il ne tue pas, il détruit à petit feu. Nombre de victimes développent une phobie sociale, avouent une perte de confiance en soi, sombrent dans la dépression, l’anorexie, la boulimie, voire se scarifient le corps et, bien souvent, désertent l’école ou se retrouvent en échec scolaire. Il est donc vital que cesse, enfin, la minimisation de ces actes par certains qui n’y voient que des gamineries ou un passage obligé. Il faut clamer haut et fort qu’on n’a pas le droit de maltraiter, de harceler ou de se moquer infiniment d’autrui. Donner la parole à ceux qui sont ou ont été victimes, leur offrir cette « tribune », c’est briser la loi du silence, permettre à d’autres d’en parler, de relever la tête, de ne plus avoir honte et de ne plus avoir peur des représailles.

 

Qu’est-ce qui a poussé Émeline, Charlène, Agathe, Jacky, Lucas et Jonathan à témoigner à visage découvert, parfois en présence de leurs parents, et les autres à être présents en début ou fin de documentaire, voire à signer le manifeste ?
Bien avant que cette idée me vienne à l’esprit, beaucoup étaient dans le combat, dans la dénonciation des faits. Ainsi, Émeline avait créé sa page facebook contre le harcèlement, Agathe et Lucas avaient dénoncé en une de journaux ce qu’ils avaient subi.
Je pense aussi que le principe du film n’est pas étranger à la prise de décision de certains. Chacun était libre d’y participer comme bon lui semblait. Signer le manifeste ou être présent en début ou fin du documentaire est déjà un acte courageux en soi. Il y a avec ce documentaire l’idée d’une armée, d’un groupe solidaire qui se bat contre un ennemi commun : le harcèlement scolaire. Une armée qui tend à renverser la culpabilité et la honte dans l’autre camp. En montrant à travers les histoires évoquées à quel point tous les milieux, tous les âges, tous les établissements – publics et privés, petits et grands, de province ou en ville – sont concernés. J’aimerais que ce film devienne un outil pédagogique et permette à chacun de prendre la mesure du phénomène.

 

On découvre dans votre documentaire un autre facteur aggravant : le cyber-harcèlement. Avec l’arrivée des réseaux sociaux, des Smartphones, le harcèlement se poursuit même en dehors de l’établissement.
Au départ, toutes ces nouvelles technologies sont de merveilleux outils mais, utilisés à mauvais escient, ils peuvent devenir de véritables armes de destruction. D’après Justine Atlan, la directrice de l’Association e.enfance (3), ils seraient trois ou quatre victimes de cyber-harcèlement à se suicider chaque année.
Marion et les plus jeunes dans le film en ont été victimes. Le problème est qu'aujourd’hui, ne pas être présent sur les réseaux sociaux, revient à s’exclure, à passer pour un ovni.

 

On voudrait croire à un profil type de harceleur et c’est l’inverse...
Effectivement, il n’y a pas de profil type chez les harceleurs. Tous les milieux sont représentés. Certains font même partie des amis de la victime, comme c’était le cas pour Marion. Leur point commun ? Savoir créer autour d'eux une certaine popularité, embrigader les autres et empêcher quiconque de prendre la défense de celui ou de celle qui est harcelé(e) sous peine d’être à son tour harcelé(e). Nous sommes vraiment confrontés à un phénomène de meute !
Pire, je pense que la majorité des gamins ne réalisent pas leur degré de cruauté. Il arrive que harceleur et harcelé se recontactent et bien souvent les harceleurs semblent tomber des nues, se défendant de tout acte malveillant, tant ils sont persuadés que leur comportement amusait celui dont on se moquait.
Les harcelés, quant à eux, sont bien souvent victimes de leur différence, aussi minime soit-elle, et sans doute aussi d’une espèce de réserve ou de timidité qui les empêche de répondre à la première brimade. Comme me l’expliquait Charlène, elle n'était pas la seule fille un peu ronde de sa classe mais, à sa différence, les autres rétorquaient.

Toutes ces personnes m’ont été d'une grande aide pour cerner mon sujet, comprendre comment améliorer la situation et me mettre en contact avec des jeunes.

Vous avez choisi de donner la parole aux victimes, d’en faire un manifeste, mais avez-vous rencontré des chefs d’établissement, des enseignants ou du personnel encadrant pendant votre enquête ?
Évidemment. J’ai eu l’occasion de discuter avec des infirmières scolaires, des enseignants, des CPE, des proviseurs qui, ayant eu vent de mon documentaire voulaient y participer. Toutes ces personnes m’ont été d'une grande aide pour cerner mon sujet, comprendre comment améliorer la situation et me mettre en contact avec des jeunes. Si les victimes que j’ai rencontrées ont pour beaucoup eu le sentiment d’avoir été abandonnées au sein même de leur établissement, la majorité des personnels, avec qui j'ai parlé, se sentent concernés et cherchent des solutions pour enrayer le harcèlement scolaire. Mais sont-ils toujours suffisamment formés, informés et disposent-ils des outils pédagogiques pour intervenir ? En France, la méthodologie probante de l’A.P.H.E.E.(4) s’exporte aujourd’hui dans d’autres académies, mais comme le rappelle Jacky, la France est très en retard par rapport à certains de ses voisins, dont il serait peut-être aussi bon de s’inspirer...

 

Un souvenir pour conclure ?
Jamais je n’oublierai le dernier jour de tournage où tout le monde était réuni pour tourner le début et la fin du documentaire. Il existait une réelle ambiance de fraternité et de solidarité. Ces gamins, qui pour la plupart n’avaient pas eu d’amis pendant tant d’années, se sont échangés leur numéro de téléphone ou leur compte facebook. Ils ont même créé une page dédiée au tournage. Eux qui s’étaient tus si longtemps, qui avaient eu honte, peur, qui s’étaient cachés, se redressaient, me regardaient face caméra, épaules en arrière, se sentant investis d’une mission. Ils n’avaient plus la même attitude, le même visage que lorsque nous nous étions rencontrés pour la première fois.

 

Propos recueillis par Clotilde Ruel - France 2
(1) Il sera suivi d’un débat animé par Julian Bugier.
(2) Sources :
http://www.agircontreleharcelementalecole.gouv.fr/
(3) e-enfance.org : Association de protection de l’enfance sur internet (source : L’Express, 10 février 2014).
(4) A.P.H.E.E. : Association type loi 1901 qui a pour objet la promotion d’initiatives visant à prévenir les phénomènes de harcèlement et de brimades entre élèves.

http://harcelement-entre-eleves.com/

=> www.francetv.fr/temoignages/harcelement-scolaire/

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